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Dimanche 26 janvier 2014. Je viens couvrir la manifestation Jour de Colère, comme je couvre toutes les manifestations depuis plus d’un an. Je suis photographe indépendant, sans carte de presse. Je précise que, à la suite des affrontements avec les forces de l’ordre lors des précédentes manifestations LMPT, j’avais fait l’acquisition d’un gilet de presse, pour pouvoir m’en sortir en cas de dérapages.

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J’arrive donc à la Bastille vers 13 heures et commence à prendre des photos des divers groupes présents. Je croise des manifestants que je connais ainsi que des policiers en civil, que je commence à reconnaître. Je retrouve également deux autres photographes qui ont une carte de presse. Nous commençons à couvrir la manifestation qui démarre vers 14 heures.

Les manifestants sont très divers, leur point commun est un ras-le-bol général du gouvernement; une colère palpable qui rend dans le cas présent la situation de journaliste plus dangereuse qu’autre chose.

On finit par arriver place Vauban vers 17 heures. Les gens sont de plus en plus remontés. Avec mes deux collègues photographes, nous parvenons à rentrer derrière les grilles sur la droite du podium. La journaliste de LCI qui fait son direct est obligée de remballer sa caméra pour éviter les jets de pétards et d’œufs venant des manifestants. Une personne de ma connaissance me demande alors de faire des photos depuis la scène, pour montrer la foule immense. Puis à la fin de la manifestation, vers 18 heures, alors que nous commençons à partir, nous nous retrouvons dans un nuage de gaz lacrymogène au coin du boulevard, mais nous arrivons à passer de l’autre côté des CRS qui se mettent à charger. Je me prends un gros pétard que j’essaie d’éteindre mais qui éclate sous mon pied. Pas de mal mais l’oreille gauche est mise en sourdine!

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Nous restons de l’autre côté des CRS qui encerclent les derniers manifestants. Un groupe jette une barrière sur les CRS, qui à leur tour, rejettent la barrière dans notre direction. Là, nous rencontrons une commissaire (déjà vue lors d’autres manifestations) qui nous désigne aux policiers en civil pour nous embarquer au motif que nous sommes de faux journalistes. Mes deux collègues montrent leur carte de presse et je dis que, pour ma part, je suis en indépendant. Ils nous escortent jusqu’à leur camion ; il est 19 heures. J’explique que je porte un gilet de presse mais que je suis indépendant, sans carte. Celui qui a rempli ma déposition n’a pas accepté de modifier le motif pour lequel j’étais initialement arrêté à savoir « refus de présenter sa carte de presse ». Pour autant, il ne me fait pas signer la déposition.

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Nous sommes ensuite embarqués en voiture, destination le commissariat du 5e arrondissement. Là, nous attendons deux bonnes heures à l’accueil, car ils ne savent pas quoi faire de nous. Beaucoup de jeunes arrivent, sont fouillés et mis en cellule. Notre tour vient ; on nous retire toutes nos affaires et nous passons à la fouille, dans une pièce avec deux policiers. Je me retrouve en caleçon. Il me passe un détecteur de métal partout et s’amuse à le faire sonner ; très drôle comme blague, comme si j’allais cacher un truc dans mon caleçon. Le fermoir de ma chaîne est cassé ; je ne l’ai pas enlevée depuis dix ans, le policier essaie de me l’enlever par la tête, mais je sais qu’elle est trop courte. Il me fait donc mal et force, ce qui finit par casser ma chaîne (la réparation vient de me coûter 30 euros).

Un des policiers me dit que je n’ai pas le droit de prendre des photos lors des manifestations ou de faire des photos de policiers ; je lui explique que, dans ce cas, il faudrait mettre en cellule tout ceux qui utilisent un smartphone, et par ailleurs que j’ai le droit de les prendre en photo quand ils sont dans l’exercice de leurs fonctions et en service. Là, il ne me répond plus rien. J’interprète ça comme une tentative d’intimidation.

Je me rhabille, mais n’ai plus ni montre, ni ceinture, ni lacet. Je finis dans une cellule où on va jusqu’à me retirer mes lunettes. Nous sommes alors dix dans la cellule, dont l’autre photographe homme. La plupart d’entre nous sommes jeunes (entre 17 et 35 ans à vue de nez). Il y a deux couvertures pour nous dix, et nous sommes trempés puisque nous avons passé l’après-midi dehors. Une sorte de climatisation balance en plus de l’air froid. On se caille et on attend, mais quoi ? On ne sait pas. Nous demandons l’heure dès qu’un policier passe. A minuit, ils nous servent un plat tout prêt, de pâtes à la tomate, pas très chaud, mais c’est toujours bon à prendre. Ensuite on nous demande si certains veulent aller aux toilettes. J’ai besoin d’y aller et me fais donc connaître. Sauf que, sans mes lunettes, je ne vois pas grand-chose, c’est donc doublement humiliant pour moi. Le policier se moque de moi ; il faut savoir que lorsqu’on va aux toilettes le policier reste devant la petite porte qui ne cache rien. Je retourne en cellule.

A 3 h 30, on vient me chercher pour le procès verbal. Je demande mes lunettes et, cette fois, on me les rend. On me demande mes nom et prénoms, nom de jeune fille de ma maman, mon adresse, étage, porte, téléphone. J’explique que je suis photographe indépendant, que depuis plus d’un an je couvre les diverses manifestations en faisant des reportages photos pour des journaux ou des blogs sur internet.

La policière me dit que je fais de l’usurpation de métier, en ayant un gilet de presse et un casque; je lui précise que j’ai fait ces acquisitions en mai car la fin des manifestations devenait plus risquée. (J’ai acheté le gilet dans un magasin où ils ne m’ont rien demandé) « Je crois savoir qu’il faut montrer sa carte de presse », me dit-elle, mais moi, je suis indépendant, pour avoir sa carte de presse, c’est très compliqué: il faut justifier de fiches de paies régulières sur deux ans. Cette manif, c’était risqué, car les manifestants étaient opposés à la presse.

Je lui explique que je cherche à faire des reportages sur l’international, que je voyage beaucoup. Elle me dit que ce n’est pas normal, car si je me fais passer pour quelqu’un de la presse, je peux très bien couvrir des visites avec des ministres. (Je ne le lui dis pas mais, pour un salon, j ai reçu une accréditation, demandée par mail, comme reporter pour un blog, et je me suis retrouvé face à deux ministres.)

Elle me pose beaucoup de questions; comment ai-je connu les deux autres photographes ? J’explique: sur les Manifs pour Tous, je regarde comment ils font, pour apprendre, pour me former à leur contact. M’ont-ils proposé une carte de presse? Non. Pour qui travaillent-ils? Pour une chaîne indépendante sur youtube et dailymotion,

Elle me fait signer le procès verbal, après que je lui aie demandé d’ajouter dans paragraphe « distinction » : prix du civisme et prix du président de la République (en espérant que le juge, en voyant cela, se posera des questions).

Au bout d’une heure, je retourne en cellule et le policier oublie de me reprendre mes lunettes, Ouf, je vois mieux ce qui se passe.

J’essaie de dormir malgré mes vêtements mouillés et le froid dans la cellule, sans couverture ni matelas supplémentaire… La nuit passe, ponctuée des allers et venues pour procès verbaux et autres passages pour aller aux toilettes quand un policier le veut bien.

7 heures du matin, lundi : un policier nous passe en guise de petit déjeuner une brique de jus d’orange, et deux gâteaux secs. On continue d’attendre et de demander l’heure. Vers 10 heures, on passe à tour de rôle pour se faire prendre en photo et faire les empreintes digitales – les autres ont droit au test ADN.

On continue d’attendre, certains voient un médecin qui est là, vers midi on demande à déjeuner; ce coup-ci, j’essaie le plat de volaille, vraiment immonde, mais encore une fois c’est chaud…ça réchauffe un peu.

A 13 heures, on vient me chercher ainsi que les deux autres photographes de presse, on nous rend nos affaires, on nous fait signer un papier, on est enfin libres, sans aucun document qui justifie notre garde à vue.

En essayant de mettre mon téléphone en marche, je constate qu’il ne s’allume pas ; je le branche, je le charge mais il ne marche plus. Je vais chez Orange, ils me disent de faire un échange, je récupère ma carte sim et la mets dans un nouvel appareil, mais plus rien, plus aucun contact sur ma carte sim, je suis sûr que la police a fait un nettoyage de mon téléphone. Ensuite, j ai dû payer 20 euros de réparation pour ma chaîne.

Je rentre chez moi sans pouvoir contacter personne, je prends une douche chaude, je me change et envoie un message sur facebook pour prévenir de ce que je viens de vivre…et je m’aperçois que beaucoup de photographes ont eu droit a une rafle générale… Je demande justice pour ce qui c’est passé.

admin

One Comment

  1. Bien ! J’espère et suis sûr que votre volonté de couvrir les manifestations et les comportements des forces de l’ordre sont renforcées. Vive internet qui permet de faire savoir la réalité alors que les médias n’ont mentionné de cette manif que les images de jeunes bousculant des grilles !
    Grâce à vous, « journalistes en herbe et indépendants », la société civile se défende devant les exactions du ministère de l’Intérieur. Grâce à vous, les « forces de l’ordre » n’ont pas osé réitérer l’incarcération de qui que ce soit lors de la manif pour tous.
    Et ce n’est pas fini ; le « pouvoir » commence à reculer, il reculera sur ce qui est appelé « l’ABCD de l’égalité » et qui est une grossière tentative de subversion.

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